La pagode Leifeng
La pagode Leifeng

La première surprise du jour, c'est le ciel, d'un bleu magnifique ! Quelle chance ! En regardant la météo avant le séjour, je n'aurais pas parié un yuan dessus. Comme quoi, tout arrive !

Nous commençons par nous rapprocher du lac et achetons dans une rue adjacente quelques galettes à un restaurant musulman du Xinjiang, ainsi qu'un 豆浆 dou4jiang1 (lait de soja). Nous constatons qu'avant 9h, il n'y a pas grand chose d'ouvert ici. Je suppose que les commerçants se sont adaptés au flux des touristes, qui ne doit guère se faire sentir avant 10h, et privilégient les ouvertures en soirée.

Arrivés au bord du lac, nous sommes ravis de voir la netteté avec laquelle la ligne des montagnes se découpe sur l'autre rive. Quel contraste par rapport à la veille !

Notre premier objectif, en longeant le lac par le sud, est la pagode Leifeng (雷峰塔 Lei2feng1 ta3), rendue célèbre par la légende du Serpent Blanc (voir encadré ci-dessous). Bien que connaissant sa légende, j'ignorais, que cette fameuse pagode s'est bel et bien effondrée, en 1924, après des siècles d'abandon. La pagode actuelle a été achevée en 2002, afin d'ajouter une attraction touristico-romantique au site du Lac de l'Ouest, pour lequel la ville de Hangzhou a largement investi. En approchant du site, le magnifique escalator Otis commence à me mettre la puce à l'oreille : il n'est certainement pas d'époque, même si ce n'est pas Q qui s'en plaindra ! En fait, la construction de la pagode s'apparente aux châteaux que j'ai pu visiter au Japon, tous reconstruits après la guerre : tout y est faux, à commencer par l'armature, en béton et acier, mais également par le fait que rien ne subsiste de l'aménagement intérieur, vastes salles modernes au centre desquelles s'élève un double ascenseur de verre bondé de paresseux !

Pagode Leifeng extérieur
Si la pagode a l'air "d'époque" vu de l'extérieur, bien que sa base soit un peu trop blanche pour cela...
Aménagements intérieurs de la pagode
... on est vite détrompé par l'aménagement intérieur !

C'est ainsi qu'à l'exception de son aspect extérieur, le bâtiment en lui-même n'a pas grand intérêt : même les "boisures" externes sont en métal peint ! Ce qui vaut le coup, en revanche, ce sont les bas-reliefs illustrant la légende du Serpent Blanc, ainsi que certaines scènes bouddhistes, et bien sûr la vue extérieure, magnifique par ce temps splendide. Des terrasses, on peut contempler la ville à l'est, le lac lui-même, les montagnes à l'ouest où est produit le fameux thé 龙井 long2jing3 (mot-à-mot puits du dragon), et le temple juste à côté de la pagode, d'où s'élève la fumée de l'encens entre ses halls majestueux et ses murs peints en ocre jaune.

Otis et la pagode
Otis... L'ami des femmes enceintes... et des touristes pressés !
Ruines de la pagode d'origine
Ce qui reste de la pagode d'origine, préservé sous la nouvelle !

Voici sans doute l'occasion de profiter des bas-reliefs illustrant la Légende du Serpent Blanc (白蛇传 Bai2she2 zhuan4) pour en présenter une version résumée. Comme toutes les légendes, il en existe de multiples variantes. Celle-ci en est une parmi d'autres :

Il y a de cela des milliers d'années, un jeune berger sauve des griffes d'un serpentaire un petit serpent blanc. Celui-ci – ou plutôt celle-ci, car il s'agit d'une femelle – se nomme 白素贞 Bai2 Su4zhen1 et, à l'instar de nombreux animaux des légendes chinoises et plus particulièrement taoïstes, parviendra après s'être "cultivée" pendant des milliers d'années à devenir un esprit capable de prendre forme humaine.

Bai Suzhen est alors bien décidée à retrouver son sauveur, ou plus exactement le descendant de celui-ci, qui se nomme 许仙 Xu3 Xian1 et officie comme herboriste à Hangzhou. Elle souhaite payer sa dette en épousant celui qu'elle considère comme son âme sœur.

Serpent Blanc
Serpent blanc quitte le monde des immortels

La rencontre est romantique à souhait : Bai Suzhen, accompagnée d'une amie, l'esprit d'un serpent vert nommée 小青 Xiao3 qing1, rencontre Xu Xian au niveau du pont brisé, sur le bord du Lac de l'Ouest, à Hangzhou. Les deux femmes usent de leurs pouvoirs magiques pour déclencher la pluie, et le jeune homme leur laisse son parapluie, ce qui fournira à Bai Suzhen un prétexte pour le revoir lorsqu'elle viendra le lui ramener par la suite.

Ces deux-là tombent amoureux, se marient, Bai Suzhen est enceinte. Tout va pour le mieux jusqu'à la fête des bateaux dragons, lorsque Bai Suzhen croise la route de 法海 Fa3 Hai3, un moine taoïste qui perce son identité à jour. Ce dernier parvient à convaincre Xu Xian de faire boire à sa femme un peu de vin soufré, traditionnellement consommé ce jour-là pour éloigner les miasmes, mais qui contraint Bai Suzhen à reprendre sa forme première. Sous le choc, l'herboriste meurt aussitôt.

Mort de Xu Xian
La mort de Xu Xian, lorsqu'il découvre la véritable nature de sa femme.

Bai Suzhen n'a cependant pas dit son dernier mot. Elle parvient à arracher l'âme de son mari aux enfers et à le faire ressusciter. Ce faisant, elle franchit une nouvelle ligne rouge qui lui vaut d'être combattue par Fa Hai. Celui-ci enlève Xu Xian, qu'il enferme dans le temple de la montagne d'or (金山寺 jin1shan1 si4, près de Zhenjiang, que j'ai visité par ailleurs) forçant ainsi serpent blanc à venir l'affronter. Vaincue (il semblerait que l'accouchement se soit déclenché à ce moment-là, la mettant en mauvaise posture), elle est enfermée sous la pagode Leifeng, à Hangzhou.

Emprisonnement de Bai Suzhen
En punition d'être allée "extraire" Xu Xian du monde des enfers, Bai Suzhen se voit emprisonnée sous la pagode.

La légende prétend que Bai Suzhen, Xu Xian et leur fils seront réunis le jour où Serpent Blanc aura expié ses fautes, et que la pagode s'effondrera (ce qui s'est finalement produit).

La famille réunie
La pagode écroulée, la famille est enfin réunie

On peut voir diverses interprétations quant à cette légende, notamment vis-à-vis des motivations de Fa Hai. Le mariage, interdit, entre l'esprit serpent et un mortel, s'apparente à un mariage socialement mixte, entre un pauvre herboriste et une jeune fille de la haute société. Ce genre d'union devait très certainement être jugée contre-nature à l'époque où les différentes versions de la légende ont commencé à circuler. La vision moderne, développée principalement sous la dynastie Qing, et poursuivie par l'opéra puis le cinéma, en a fait un mythe romantique.

C'est du toc
En y regardant un peu plus près, on voit que les prétendues boisures n'en sont pas...
Le lac vu d'en haut
... mais la vue du haut de la pagode vaut vraiment le coup !

En sortant du complexe, nous avons l'agréable surprise d'un point de ravitaillement en eau chaude. À l'instar de presque tous les Chinois, nous transportons un thermos à thé que nous remplissons régulièrement.

Nous prenons ensuite le bus, qui après pas mal de bouchon nous dépose à proximité du temple 灵隐寺 Ling2yin3 si4, réputé comme valant la visite. Un grand complexe de restaurants a été construit sur place, et nous comprenons bien vite pourquoi : il y a beaucoup, beaucoup de monde ! Cela explique tous les embouteillages. Le temple est situé dans une espèce de grand parc, dont l'entrée est payante (45 yuans par personne). Le problème, c'est que l'entrée du temple elle-même est à 30 yuan par personne, avec 3 malheureux bâtons d'encens "offerts". Pour ceux qui comme nous ne veulent que visiter le temple et non gravir les collines alentour (avec une femme enceinte, ce n'est sans doute pas la meilleure chose à faire), cette double tarification est bien ennuyeuse !

Le temple en lui-même est immense, avec une quintuple succession de grands halls. Q déplore tout de même l'aspect mercantile omniprésent, pour un lieu sensé inspirer le repos de l'esprit. Fatiguée, elle ne montera pas jusqu'en haut. Moi si, et j'admirerai les différents halls de ce joli temple.

Bouddha
Moine

Notre troisième objectif de la journée est le Musée National du Thé, judicieusement placé à mi-chemin entre Hangzhou et le village de Longjing, au milieu des plantations de ce fameux thé. Dans le bus, une sympathique dame d'un certain âge s'intéresse à notre objectif, nous conseille vivement d'aller jusqu'au village plutôt qu'à ce musée sans intérêt. Nous ne comprenons pas trop la raison de son insistance, et décidons de visiter le musée comme prévu.

Quelle n'est pas notre déception en constatant qu'il est fermé le lundi ! Nous nous consolons en prenant quelques photos des champs de thé, puis nous attendons (très) longtemps le bus du retour, en nombreuse et bruyante compagnie.

Théiers
Premières plantations de Longjing
Moi au milieu des théiers

Finalement, nous reprenons à pied au niveau du lac, sur l'île où se trouve le parc 中山 Zhong1shan1 (encore un autre !), aménagé sur les ruines d'un ancien palais impérial des Qing, utilisé lors des déplacements des empereurs dans la région, et notamment de Qianlong, féru de Jiangnan, et "propriétaire" des théiers impériaux de Longjing !

Nous continuons sur l'étroite bande de terre séparant les eaux du lac en admirant un magnifique coucher de soleil qui illumine les montagnes environnantes. Un vieil homme utilise un cerf-volant très semblable à celui que Q et moi possédons. Il y a pas mal de monde. Il faut dire que le passage est relié à la ville par un dernier pont, le pont "brisé" rendu célèbre par l'omniprésente légende du Serpent Blanc. N'eut été cette légende, personne n'y aurait prêté attention : il est semblable à de nombreux ponts des environs, ni particulièrement joli, ni brisé par ailleurs. Les Chinois disent toutefois en plaisantant que si autant de gens restent dessus en permanence, il finira par réellement se briser.

Pont brisé
Le célèbre pont brisé
Lac le soir
Le lac est particulièrement paisible en cette belle fin de journée
Coucher de soleil
L'apothéose du soleil couchant

Durant le repas du soir, nous sommes particulièrement frappés par la table voisine, où deux amies (du moins nous le supposons) sont venues manger accompagnées de leur enfant respectif : à quatre, ces voisins de tablée totalisent trois écrans. Pas une parole n'est échangée. Les gamins jouent aux jeux vidéo, se battent, pleurent, etc. alors que leurs mamans, absorbées dans leurs séries respectives ne semblent pas conscientes de ce qui les entoure. On se demande vraiment pourquoi ils sont venus manger là !

Ombre chinoise
Ombre chinoise