Caractères chinois tracés au sol avec de l'eau par un vieil homme à Pékin

Introduction

Les caractères chinois tels que nous connaissons tirent leur origine de l'art divinatoire, plusieurs millénaires avant notre ère. Initialement l'apanage des devins et autres magiciens à une époque où la pratique du pouvoir apparaissait souvent indissociable de la divination, l'usage de l'écriture correspondait alors principalement à annoter les craquelures produites par l'exposition au feu de carapaces de tortue comme autant de présages, ainsi qu'à enregistrer les naissances, les décès, ou les tributs liés de près à la charge du monarque (on parle alors d'écriture ossécaille ou 甲骨文 jia3gu3wen2). Elle s'est depuis peu à peu "démocratisée", d'abord au niveau des élites (les nobles et les fonctionnaires lettrés), puis à l'ensemble de la population, avec une accélération depuis 1950 résultant en un taux "d'alphabétisation" dépassant en 2007 les 92%.

Bien que certaines parties des caractères chinois aient une valeur phonétique, le chinois, contrairement à bon nombre de langues sur notre planète, est par nature écrit. Il n'est pas initialement une transcription de la parole orale comme ce peut être le cas du français par exemple. Quels que soient les dialectes employés (et ils sont nombreux en Chine !), l'écriture, standardisée, codifiée, demeure un bien commun.

C'est à l'Empereur 秦始皇 Qin2 Shi3huang2 (qui régna sur la Chine de 221 à 210 avant J.C.) que l'on doit cette standardisation toujours sans égale dans l'histoire. Précédemment monarque du seul état de Qin2, 秦始皇 est considéré comme le premier souverain à avoir réuni l'ensemble du territoire chinois d'alors sous sa coupe. Légiste, bon administrateur mais tyran autoritaire, il mit en place nombre de caractéristiques qui ont constitué la base des dynasties à venir : administration forte et centralisée, monnaie et écriture communes à tous, etc.

Pour assurer cette continuité de l'écrit qui perdure depuis des millénaires tout en l'ouvrant à la possibilité d'évoluer (c'est une garantie de pérennité), les Chinois ont doté leur système d'un certain nombre de règles de base, ayant trait à la syntaxe, à la composition et à la graphie des caractères. Dans cet article, nous allons nous attacher à présenter quatre aspects fondamentaux de l'écriture chinoise : l'inscription de chaque caractère dans un carré, la recombinaison de "parties" prédéfinies, ainsi que le tracé des traits et l'ordre d'écriture.

L'inscription dans un carré

Le premier aspect important de l'écriture chinoise est le fait que tout caractère s'inscrit dans un carré virtuel, gage de ses bonnes proportions. Bien que moins visible dans la vie courante, ce carré est matérialisé dans les cahiers des écoliers (utilisés lors de l'apprentissage de l'écrit) ou dans les manuels destinés aux apprenti-calligraphes (voir l'image ci-dessous).

Livre calligraphie

Les différents caractères composant mots et phrases sont juxtaposés (horizontalement de gauche à droite ou verticalement de droite à gauche selon si l'on considère les usages modernes ou traditionnels), sans espace entre eux.

Exemple

Comme on peut le constater, la règle s'applique aussi pour la ponctuation. Il n'y a donc pas à proprement parler de gestion des espaces en chinois.

  • Si tous les signes (sinogrammes ou caractères de ponctuation) s'écrivent dans des carrés de taille identique, on comprendra comme le montre l'exemple, que les textes écrits en chinois soient naturellement "justifiés", sans qu'il y ait besoin de choisir cette option dans son traitement de texte favori. On notera de ce fait que la césure de fin de ligne peut en chinois se produire n'importe où, sans tiret, même au milieu d'un mot.
  • Sur un clavier chinois, la touche "espace" ne sert pas le plus souvent à insérer une espace (ce mot est féminin lorsqu'il désigne le caractère en typographie), mais bien à... valider la saisie du pinyin pour insérer les caractères correspondant !
  • Du fait que les espaces ne soient pas gérés explicitement dans la langue de Confucius, les Chinois ne maîtrisent généralement pas l'utilisation des espaces en anglais ou en français (qui diffère dans les deux langues, par ailleurs) sans y avoir spécifiquement prêté attention. Ainsi, j'ai souvent croisé en Chine des textes anglais ou français aux espacements totalement fantaisistes, notamment sur les modes d'emploi d'appareillages électroniques !

Les parties des caractères

Si les caractères chinois sont nombreux et leur graphie relativement complexe, un rapide examen permet de se rendre compte que nombre de parties les constituant reviennent souvent, avec une réutilisation fréquente de graphies existantes.

Exemples

  • ren2 (homme) est un caractère formé d'une seule partie. En doublant cette graphie dans un seul caractère (et donc dans un seul carré !), on obtient cong2 (suivre). En triplant, on obtient de manière similaire zhong4 (foule).
  • Le caractère qing1 (clair, pur) est composé de deux parties : (représentant l'eau, à valeur sémantique) et (bleu/vert, ici à valeur phonétique).
  • Le caractère shei2 (qui) est composé de deux parties : (représentant la parole, à valeur sémantique) et (représentant un oiseau à queue courte, ici à valeur phonétique). On notera que cette dernière partie peux paraître se décomposer en (représentant l'homme) suivi d'une autre partie, mais il s'agit bien là d'une partie primitive.

On remarque que l'on retrouve ces parties par exemple dans les caractères , ou (une même partie peut souvent revenir dans des dizaines voire des centaines de caractères).

La composition de caractères à partir de ces parties "réutilisables" suit différentes stratégies, dont voici les principales :

  • La juxtaposition, consiste à accoler, verticalement ou horizontalement différentes parties les unes avec les autres. Par exemple 
    • ming2 (clarté) est la juxtaposition horizontale de ri4 (le Soleil) et de yue4 (la Lune).
    • zhong1 (loyal) est la juxtaposition verticale de zhong1 (le centre, ici à valeur phonétique) et de xin1 (le cœur, ici à valeur sémantique).
    • kuai4 (les baguettes) est la juxtaposition verticale de (représentant le bambou) et de kuai4 (rapide, ici à valeur phonétique), cette dernière partie étant la juxtaposition horizontale de (représentant le cœur) et de guai4 (décisif, ici à valeur phonétique).
  • La composition, dite "en coin", lorsqu'une des parties juxtaposées "déborde" de son cadre pour se prolonger jusqu'au bord du caractère opposé à sa position. Par exemple :
    • yuan3 (loin), voit sa partie gauche (représentant la marche rapide) prolonger l'un de ses traits jusqu'à droite.
    • fan3 (inverse, opposé), voit sa partie supérieure (représentant l'abri) prolonger son trait vertical jusqu'en bas du caractère.
  • La répétition d'une même primitive (2 ou 3 fois, rarement 4). Par exemple :
    • lin2 (une forêt) est obtenu par répétition du caractère mu4 (un arbre/bois, à valeur sémantique).
    • lei3 (un tas de pierres, sincère (adj.)) est obtenu par la triple répétition de shi2 (une pierre).
    Généralement, on remarque que cette répétition est utilisée pour parler d'un ensemble d'objets représentés par la partie "unitaire".
  • La présence de parties englobantes et englobées, lorsqu'une partie en contient une ou plusieurs autres. Par exemple :
    • hui2 (retourner) est composé de (la bouche) placée à l'intérieur de (représentant un enclos). On notera qu'il s'agit bien là de deux parties différentes.
    • huang2 (un phénix) est composé de ji1 (petite table à thé, ici à valeur graphique) et de huang2 (un empereur, à valeur sémantique et phonétique).

Bien entendu, ces différentes stratégies peuvent se combiner. Le caractère chan2 (faible) présente par exemple deux parties superposées, suivant la composition en coin, avec la partie inférieure étant la triple répétition de la primitive , alors que le caractère shang4 (accorder de la valeur) présente trois parties, une supérieure et deux inférieures englobées l'une dans l'autre.

Les clés (ou radicaux) sont des ensembles de traits (généralement des parties) utilisées pour le classement des caractères, notamment dans un dictionnaire. Toutes les parties ne sont en revanche pas des clés. La définition de ce qu'est une clé se base sur des considérations le plus souvent sémantiques, de sorte que les caractères partageant une clé appartiennent à des champs lexicaux voisins. Pour la petite histoire, la liste des clés utilisée le plus fréquemment (notamment dans les dictionnaires modernes) se base sur celle établie en 1716 par le Dictionnaire de Kangxi (康熙字典 Kang1xi1 zi4dian3), rédigé sous le règne de l'empereur du même nom, et qui recense 214 clés.

Il y a plusieurs conséquences intéressantes à pouvoir identifier les parties composant un caractères : non seulement la mémorisation et la recherche dans un dictionnaire (si la prononciation du caractère n'est pas connue) s'en trouvent facilitées, mais cela permet aussi de comprendre leur influence sur l'ordre d'écriture des traits, ainsi que nous le verrons un peu plus loin dans cet article.

Les traits des caractères

L'influence du pinceau

Les formes anguleuses des caractères chinois n'auront bien entendu pas échappé au lecteur. C'est une caractéristique assez originale si on la rapporte à de nombreuses autres langues dont les graphèmes tendent à être plus rond. La principale raison de cette spécificité a trait à la variation des outils et des supports d'écriture au cours des siècles, qui a significativement influencé la graphie chinoise. Tout en rondeur à l'âge du bronze (style 金文 jin1wen2 gravé sur du métal) ou plus tard dans le style sigillographique (ou 篆文 zhuan4wen2, toujours utilisés de nos jours pour graver les sceaux), les caractères sont devenus plus anguleux avec l'adoption généralisée du pinceau, qui interdisait les courbes et les retours en arrière (on parle de style régulier, ou 楷书 kai3shu1).

Cheval style bronze
Style du bronze
Cheval style sceau
Style des sceaux
Cheval trad style regulier
Style régulier (trad.)
Cheval style regulier
Style régulier

Il existe bien entendu nombre d'autres styles, adaptés à d'autres supports et outils, ou bien appartenant à différentes époques. J'écrirai dans doute un article à ce sujet d'ici quelques temps.

L'utilisation du pinceau fait du trait une unité graphique fondamentale des caractères chinois. Or, il ne semble pas exister de réel consensus en ce qui concerne le nombre de traits de "formes" différentes qui composent les caractères chinois. La difficulté provient de ce que certains traits se tracent en plusieurs segments, qui s’enchaînent sans lever le pinceau. Certains spécialistes dénombre ainsi jusqu'à une trentaine de traits différents !

Les huit principes de

Le caractère yong3 signifie "éternel". Il est considéré comme particulièrement intéressant par les calligraphes, qui voient en lui une cohabitation des quelques huit primitives ou segments de base nécessaires pour tracer n'importe quel trait de tout autre caractère : les huit principes de yong3 (永字八法 yong3zi4 ba1fa3).

L'illustration ci-dessous présente ce fameux caractère éclaté en ses huit primitives, chacune numérotée, nommée, avec son sens d'écriture :

Principes de yong

Je ne saurais trop insister sur l'importance de l'ordre et du sens de tracé des primitives, fondamental en chinois : on remarque ainsi que les formes en pleins et déliés des caractères si spécifiques au style dit "régulier" viennent naturellement lorsque le calligraphe suit le bon sens et apporte la pression appropriée selon les cas au début et/ou à la fin des traits. est donc à bien des égards à la calligraphie ce que les gammes sont au piano.

Pour ceux que la calligraphie intéresserait, ce site explique succinctement comment tracer chacune des huit primitives de yong3 au pinceau.

Comme précédemment indiqué, il ne faut pas confondre les primitives (ou segments) avec les traits. Sur l'exemple de dans l'image ci-dessus, les "+" lient entre elles les primitives successives qui se tracent en un seul trait de pinceau. (1) se trace ainsi d'un seul coup, tout comme la combinaison (5+) et (+6), alors que (7) et (8) se tracent chacune en un coup. Ce caractère s'écrit donc en cinq traits ou coups de pinceau.

Compter les traits

Compter les traits d'un caractère est une activité courante pour celui ou celle qui s'intéresse à la langue chinoise. Il est alors possible de retrouver dans la plupart des dictionnaires les caractères (parfois nombreux) croisés à l'écrit et dont on ne connaît ni le sens, ni la prononciation.

Cependant, ainsi que l'exemple de nous l'a montré, compter les traits des caractères n'est pas trivial, car fortement conditionné par la façon d'écrire, en levant ou non le pinceau (ou le stylo à bille !). Par chance, les différentes primitives composant un caractère donné s'écrivent toujours dans un ordre défini, ce qui détermine ainsi la manière de les tracer et donc leur nombre.

La section suivante va donc s'attacher à présenter les principales règles régissant l'ordre d'écriture.

L'ordre d'écriture

Il existe un certain nombre de règles générales, que nous allons présenter ici. Si elles s'appliquent dans la très grande majorité des cas, elles n'expliquent cependant pas tout, et il n'y a parfois pas d'autre solution pour déterminer le nombre de traits d'un caractère ou la façon de le tracer que de chercher dans un dictionnaire spécialisé.

L'ordre d'écriture, avant son utilité lors de l'apprentissage, est historiquement pensée pour l'économie du mouvement et le respect de l'étymologie des caractères.

Caractères composés d'une seul partie

Ces règles s'appliquent actuellement en République Populaire de Chine. Si l'on considère l'ordre traditionnel propre aux calligraphes ou au chinois classique, ou ce qui se fait à Taiwan ou au Japon, on se rend compte que certains caractères, bien qu'identiques, s'écrivent parfois avec un ordre de tracé des traits légèrement différent. Pour en savoir plus, vous pouvez vous référer à cet article.

Caractères composés de plusieurs parties

Lorsque les caractères sont composés de plusieurs parties, celles-ci s'écrivent en général indépendamment les unes des autres de gauche à droite et de haut en bas (les règles vues au paragraphe précédent s'appliquant à l'intérieur de chaque partie).

Exemples

Parties_xiang3.png
Parties_zao4.png

Notez que je n'ai représenté ici que l'ordre d'écriture des parties. À l'intérieur de chaque partie, l'ordre des traits est naturellement à considérer.

Un cas intéressant (reprenant la règle n°5 des caractères composés d'une seule partie) concerne les compositions englobantes/englobées lorsque la partie englobante est fermée. Dans ce cas, on la trace en premier, mais on ne la "ferme" pas tant que la partie englobée n'est pas terminée.

Exemple

Parties_tu2.png

Un autre cas particulier concerne les caractères composés "en coin" avec la clé  : la partie en haut à droite est tracée avant la clé.

Exemple

Parties_zhei4.png

Exercices

  1. Identifier les différentes parties composant les caractères suivants et expliciter les stratégies de composition utilisées (juxtaposition, répétition, en coin, avec une partie englobante)

    , , , ,

    • hua4 (n.) dialecte, langage, parole orale = (clé de la parole) + (la langue) • Stratégie : juxtaposition horizontale
    • yue4 (v.) dépasser = (la marche) + (variante de 钺 ou de 戈, la hache de combat) • Stratégie : composition en coin
    • guo2 (n.) pays = (clé de l'enclos) + (le jade) • Stratégie : partie englobante
    • ku1 (v.) pleurer = (la bouche) [×2] + (l'animal griffu) • Stratégies : répétition et juxtaposition (horizontale et verticale)
    • zhong1 (n.) la Chine, le milieu • Stratégie : aucune (il n'y a qu'une seule partie)
  2. Décomposer les caractères suivant en leurs primitives graphiques suivant les "8 principes de Yong" :

    , , , ,

  3. Compter les traits des caractères suivants :

    , , , ,

    2, 7, 9, 9, 8
  4. Donner l'ordre des traits des caractères suivants :

    广, , , ,

    Traits_guang3.png
    Traits_sheng1.png
    Traits_na3.png
    Traits_hui2.png
    Traits_chu3.png

Crédits

Références

Sources et licences des images

  • Les quatre variantes du caractère sont des rendus issus de Wikipédia (styles du bronze, sigillographique, régulier traditionnel et régulier simplifié), domaine public
  • L'explicitation des huit principes de yong3 est un rendu issu de cette image (Wikipédia), domaine public
  • Je suis l'auteur et le détenteur du copyright des autres images de cet article, que je rends disponibles sous la même licence que le reste de ce site.